Et puis, G. ne m'a donné aucune nouvelle. Je songe au suicide (ou pas). Je songe juste que comme d'habitude, je me suis fait à peu près 5 milliards de films, j'ai été heureuse, ai attendu avec impatience, imaginé milles et uns scénarios pour ce fameux café et était même prête à me satisfaire de qq chose de purement amical, simplement kiffer le moment. Mais il n'y aura pas de moments parce qu'il a dit ça comme ça, qu'il s'en bat les couilles et que je suis une pauvre conne (en résumé). J'ai envie de vomir et je suis déprimée. Bientôt la reprise. La routine. Les cours. Youhouhou. Je suis nostalgique de la 3e. Le temps où tout était possible. Je déteste être seule, parce que ça me mène à des réflexions du genre. J'ai pas envie de lire, je m'ennuie. Pourquoi je suis pas heureuse ?
C'est tellement con que t'aies pas pu venir ce soir. J'aurais adoré te voir. C'est la vie, que veux-tu. Du coup, j'ai écrit le début d'un truc. Sur TH. (pour changer). Je te fais lire. C'est une ébauche, mais bon...
Voilà. Je n'ai pas de titre encore : Provisoirement, ce sera
« 22 ans.
Il enlève son tshirt coloré et sa veste en cuir qu'il pose soigneusement sur le lavabo. Il attache ses cheveux au dessus de ses oreilles et fuit son propre regard dans le miroir. Successivement, il vérifie le loquet de la porte, se penche délicatement au-dessus de la cuvette et enfonce brutalement ses doigts manucurés au fond de sa gorge.
La gerbe âcre éclabousse les WC immaculés. L'odeur du vomi lui emplit les narines. Il fronce le nez. Il sent son estomac tressailler par accoups,et la substance aigre lui brûler familièrement la gorge. Sa tête tourne. Comme d'habitude.
Il relève la tête et croise son reflet dans le miroir au dessus du lavabo ; impossible de l'éviter cette fois : deux longues traînées de mascara s'étalent sous ses yeux pleins de larmes. Il hoquète : son visage semble aujourd'hui être taillé dans le marbre, est emprunt d'une beauté froide, presque cruelle ; le jeune homme a perdu la candeur de son adolescence. Il soutient son propre regard, fier, empêchant sa bouche de trembler, se défiant lui-même. Satisfait, il desserre la machoire. Il a gagné . Il gagne toujours car il est invincible. Il frissonne. Son torse blanc laiteux est couvert de divers tatouages et piercings accumulés au fur et à mesure des années : souvenirs de périodes d'euphories, traces d'époques et de phases de joie intense, de découvertes, traces d'un passé révolu.
Bill se rhabille lentement, essuie son maquillage, remet de l'ordre dans ses cheveux, tire la chasse, un coup de parfum et sors des WC d'un pas raide, machoire serrée.
-Toujours aussi long aux chiottes frérot hein ? Tom ricane.
Bill sursaute et lève la tête brusquement pour se trouver face à son jumeau, appuyé contre le mur. Tom a les yeux vitreux, ses yeux noisettes creusés de profondes cernes. Ses joues pâles creuses, son rire creux. Il vacille.
-Ehhh ouais, toujours aussi long aux chiottes...
-Qu'est-ce que tu veux putain ? aboie Bill. « Chacun ses secrets » , murmure t-il en extirpant la bouteille d'eau que tient Tom dans sa main.
Il ouvre d'un geste rapide le bouchon et avale une goulée. Il grimace.
-T'as raison Tom, c'est bien de s'hydrater à longueur de journée. Tu pues la vodka à deux kilomètres à la ronde "frérot", que tu sois alcoolo, certes, mais fais-moi plaisir... -Bill approche son visage à quelques centimètres seulement de celui de Tom, -...achète toi des putain de Freedents.
-Pétasse, murmure Tom. Sa voix déraille. Il fait demi-tour et avale une longue lampée de sa bouteille. Cette merde ne lui faisait définitivement plus rien. Il se laisse tomber sur le lit de sa chambre d'hôtel et ferme ses paupières tremblantes. Il revoit le regard menaçant de Bill, il revoit son sourire amer.
Il a le sentiment d'imploser en ce moment. L'alcool le calme, lui adoucit la vie. L'alcool est là pour lui , toujours. Il grogne et passe sa main sur son crâne lisse. Il ne veut pas penser à sa vie, Tom ne veut pas savoir ce qu'il fout là. Il ne veut rien remettre en question, rien admettre. Il ne veut pas savoir ce que Bill fait dans les toilettes, non, il refuse de voir. Parfois, il aimerait que Georg soit là. Comme avant. Il aimerait que quelqu'un soit là, en fait. Il se sent si mal putain...
La porte de sa chambre s'ouvre brusquement.
- TOM ! Mais qu'est-ce que tu fous bordel ? On a une cinquantaine de journalistes qui s'échauffent depuis 20 min ! Et où est ton putain de frère ? Qu'est-ce que vous me faites pas vivre putain ! Allez, bouge ton cul ! La voix de David est éraillée, ses traits tirés. Il se passe les mains sur le visage en expirant bruyamment ;
Tom s'est levé d'un bond et a chassé les quelques larmes de ses yeux.
- Putain, frapper à la porte c'est pour les chiens ? J'arrive, ça va, redescends, je m'occupe de Bill, murmure-t-il.
David opine et sort d'un pas rapide.
Ca fait dix ans qu'il consacre sa vie à ces gamins, dix ans qu'il les suit, 24h/24h, qu'il connait leurs plus intimes secrets. Dix ans qu'il tente d'amasser le plus d'argent possible, de les rendre les plus "achetables" possible, de faire durer tant bien que mal le mythe Tokio Hotel. Mais jamais la situation n'avait été aussi critique qu'aujourd'hui : virer Georg et Gustav fut une grosse erreur, Bill et Tom touts seuls ne s'en sortaient pas : ils étaient dans un état pitoyable, bons qu'a se détruire l'un et l'autre. Les jeunes gamins vivants, passionnés et plein de rêves qu'il avait sorti du petit village de Magdburg et menés à la gloire étaient morts depuis longtemps. David secoue la tête et sors de ses pensées : pourquoi pense-t-il a ça ? Les frères Kaulitz avaient un succès monstre et l'argent coulait à flot dans la caisse ; un nouvel album se préparait et était voué à une ribambelle de disques d'or et à un succès certain : les années passaient et contre toute attente le public hystérique suivait. C'est tout ce qu'il avait besoin de penser, le reste ne le concernait pas. Il était producteur, point.
David pénètre dans la salle de conférence et le brouhaha l'assourdit. Il passe la main dans ses cheveux et offre à l'assemblée d'un sourire éclatant ; il aurait pu être acteur, a-t-il le temps de penser avant de replonger dans son rôle.
Tom ouvre doucement la porte de la chambre voisine à la sienne. Silence. La pièce est plongée dans la pénombre, il s'avance lentement et se fige : Il sent son c½ur se fendre un peu plus lorsque ses yeux se posent douloureusement sur son frère. Bill est allongé sur son lit, son corps décharné tressaute au rythme de ses pleurs. Tom étouffe, il sent les quantités d'alcool ingurgitées bouillonner dans son estomac. Il retient son souffle, indécis, mal à l'aise face au spectacle de la faiblesse de Bill. Il se recule finalement, le plus silencieusement possible... En rentre en plein fouet dans la garde-robe de scène de Bill, suspendue à des ceintres. Bill fait un bond de son lit et pousse un hurlement. Tom s'étale de tout son long.
- TOM ? Bill allume la lumière promptement. MAIS QU'EST-CE QUE TU FOUS LA PUTAIN ?
Tom se relève, chancelant, et se retrouve face au visage menaçant de son jumeau, sa moitié, son essence. Les traces de khôl s'étalent sur le visage pâle de Bill ; la lumière artificielle de la chambre lui donne l'air encore plus effrayant. Il se jette sur Tom.
- Mais pour qui tu te prends putain ? SALAUD ! Tu m'espionnes alors ? De quel droit tu fais ça ? DE QUEL DROIT TOM ?
L'autre se dégage, tremblant. Bill le plaque contre le mur. Ses yeux brillent d'un éclat de folie.
-T'as peur hein ? Hein que t'as peur Tom, oh, regardez le, c'est qu'il pleure ? Pauvre petit faiblard... grince-t-il entre ses dents.
-Tu chialais comme une pute y'a deux minutes Bill, parvient à murmurer Tom en le repoussant.
L'autre l'attrape par le col et le cogne violemment contre le mur.
-Je pleurais ? Moi ? Je ne crois pas non. Oh, non, je suis même sûr que non. Arrête de boire Tom , ça détruit le cerveau, t'es pitoyable. Et ne fais PLUS JAMAIS ça. COMPRIS ?
Bill est essouflé, Tom sous le choc : ses mains tremblent malgré lui, il regarde Bill d'un air ahuri, blessé. Livide, il recule jusqu'à la porte, toujours ses yeux dans ceux du brun.
Il tente de déceler dans les yeux familiers de son frère ce qui a pu se passer pour qu'il devienne ce qu'il est. Il ouvre la bouche : il aimerait s'extirper de ce foutu cauchemar, il veut revenir en arrière, tout cela est insensé, il veut crier à Bill de redevenir lui-même, son jumeau, son amour, et pas cette statue froide et lisse qu'il est devenu. Aucun son ne sort de sa bouche. Bill le fixe toujours, hargneux. Il tente une fraction de seconde de lire dans l'âme de Bill. Mais il ne veut pas. Non, il ne veut pas savoir. Tom baisse les yeux.
-David t'attend en bas, murmure-t-il. Maintenant.
Bill est figé, raide au milieu de sa chambre. Il voit Tom se retourner et partir rapidement. Il reprend son souffle. Relâche ses muscles tendus au maximum. Il ferme les yeux et tremble malgré lui.
-Enculé, grince-t-il entre ses dents. Il se dirige vers la salle de bain et empoigne son mascara. C'est reparti.
Tom marche lentement dans le couloir désert, sur la moquette moelleuse de l'hôtel luxueux.
Il prend l'ascenseur et tente de reprendre contenance. Il respire lentement. Ferme les yeux sous ses lunettes de soleil. Oublie sa peine, oublie sa ranc½ur. « Ding »
Il descend et se dirige d'un pas rapide vers la salle de conférence. Il est englouti sous le brouhaha, la chaleur et les flashs qui crépitent. David lui lance un regard furieux. Il s'assoit à la place qui l'attend sans jeter un regard autour de lui. Il ferme les yeux et tente de se replonger dans les souvenirs . Avant. La première question fuse :
« Vous avez adopté une nouvelle coupe de cheveux ; après le dreads et les tresses vous avez désormais le crâne rasé : est-ce que ce changement de look est en rapport avec la sortie de votre premier album en duo avec votre frère jumeau ? »
Tom soupire.
Une deuxième question se fait entendre sans attendre : « C'est votre premier album en duo, mais on peut dire que Tokio Hotel, ça a toujours été Bill et vous n'est-ce pas ? »
La porte s'ouvre avec fracas à ce moment là. Tom sonde sa moitié, son frère, Bill Kaulitz, superstar internationale, fier et arrogant. Malgré tous les efforts de celui-ci, Tom sent sa peine à sourire, -les sourires de Bill étaient de plus en plus rare, sa difficulté à garder tête haute. Il a les yeux rougis, et parfaitement maquillés.
Il se fraye un chemin jusqu'à Tom et sa voix éraillée s'élève : « Tokio Hotel, ça a toujours été Tom et moi, dans le sens où nous sommes indossiciables, deux parties d'un même être. Je suis Tom, et il est moi. Tom est mon essence, notre relation est fusionnelle, il me connaît par c½ur. Voilà pourquoi faire de la musique ensemble a toujours été naturel, logique. » Le ton est automatique, monotone, il sonne si faux. Tom sourit amèrement.
« C'est sûr. Bill et moi, ça ne fait qu'un. Mais j'ai du mal à lui faire comprendre que dans certaines situations, ça n'est pas possible, comme quand je suis avec une fille dans ma chambre d'hôtel. Hein Bill ? »
La salle s'esclaffe. Bill feint de s'esclaffer. Pas longtemps. Tom , las, sourit faiblement et ne peut s'empêcher de dévisager son frère, les yeux dans le vague. Celui-ci sort de sa torpeur, et leur regard se croisent. Un instant, Tom revoit devant lui le Bill de 12 ans qui veut chanter, reconnaît son frère, plonge dans son âme mise à nu.
Le désespoir latent qu'il y lit l'oppresse, l'engloutit. Bill tourne la tête et son regard redevient dur comme de la pierre. Trop tard, Tom a vu. Il a vu l'âme de son frère. Il a vu la chose la plus dure, la plus insoutenable, la plus dure à admettre ; il a vu la souffrance profonde de son jumeau, derrière sa carapace si bien érigée. Il se lève brusquement et sa chaise tombe avec fracas. Il part en courant sous les regards ébahis. Il court. Monte les 6 étages à pieds, passe sa carte et plonge sur son lit. Il sort une cigarette fébrilement et l'allume en tremblant. Comme un gosse, il se met à chialer sans pouvoir s'arrêter.
Aujourd'hui, ils ont 22 ans. Que sont-ils devenus ?»